Rōzu, une fragrance Aésop inspirée par Charlotte Perriand

Traduction de l’article de Charlie Lee-Potter paru dans Cereal volume 19, par Roxane.

Parfum Rozu d'Aesop

Quatre mains qui enserrent un disque de glace géant et le tiennent vers le ciel bleu, comme une lentille. Le soleil qui luit à travers la glace est encadré de chaque côté par des arbres. L’architecte Charlotte Perriand prit cette célèbre photo aux alentours de 1935 et elle capture son âme à la perfection: l’air frais, une impression d’émerveillement, l’environnement naturel dans toute sa gloire, et la main du designer qui le façonne en une saisissante nouvelle forme.

Perriand est décédée en 1999 à l’âge de 96 ans, mais il semble saugrenu de parler d’elle au passé. Sa vision, son radicalisme et son esprit novateur sont absolument d’actualité. « Charlotte était la précurseuse de tant de choses qui nous sont maintenant familières », confie sa fille Pernette Perriand-Barsac. « Elle avait pensé aux constructions préfabriquées; c’était une environnementaliste; elle avait pensé l’idée de cuisines ouvertes en 1927 et présenté son idée dans ses appartements d’hiver aux Arcs. Elle avait imaginé des promenades le long de la Seine à Paris avec des espaces pour canoë, volleyball, tennis et des cafés en plein-air – tout ça avant la Second Guerre Mondiale. » L’époux de Pernette, l’auteur et réalisateur de documentaires Jacques Barsac, qui a écrit plusieurs livres à propos de Perriand, ajoute simplement: « Charlotte est la mère de la femme moderne. »  Les meubles de Perriand sont toujours fabriqués, précisément et strictement selon ses dessins et designs originaux. « On nous a demandé si nous pouvions faire certaines des chaises de Charlotte en grande taille pour le marché américain, mais j’ai dit ‘ Absolument pas. Jamais! ’ » déclare fermement Pernette. « Ses créations ne seront jamais altérées. »

Perriand avait un sens aigu du design équilibré et nuancé, exécuté selon des standards exigeants et avec intégrité. Par dessus tout, elle plaidait en faveur de l’égalité. « Charlotte croyait en un équilibre entre les hommes et les femmes », s’accordent Pernette et Jacques. « Pour elle, il n’y avait pas de barrières entre eux, » continue Pernette. C’est en partie pour ça qu’elle adorait l’Alpinisme. Comme nous disons souvent, dans les montagnes le seul chemin est vers le haut. Les hommes et les femmes doivent tous prendre la même route. Cela résume parfaitement Charlotte. 

Pour évoquer l’esprit de Perriand, le parfumeur Barnabé Fillion a créé un parfum pour Aésop appelé Rōzu, du mot japonais pour rose. Le processus de création de ce parfum fut une expérience en trois dimensions, selon Jacques: « Il a été fait exactement comme on ferait une sculpture – construire, donner forme, puis jouer avec le volume. Avec un parfum, on ne voit pas le volume car il est transparent. Mais il est bien là ». Rōzu essaie de capturer l’amour de Charlotte Perriand pour les montagnes, les pins, la neige, le grand air et l’Asie orientale. Elle voyagea au Japon en 1940 et fut enchantée par les formes, la philosophie et l’esthétique qu’elle y a trouvés, et amena immédiatement le bambou dans la palette de ses matériaux de projets. « Il y a une expression en Corée et au Japon », nous dit Fillion. « Ils disent, écoute le parfum. C’est une belle idée et ça a toujours été mon approche – j’écoute mes matériaux. Écouter une rose, par exemple, ça veut dire l’étudier et la regarder tandis qu’elle vieillit et sèche: elle change, mais reste toujours belle avec le temps. » 

Comme c’est souvent le cas chez Aésop, le nouveau parfum a une histoire: Rōzu raconte celle de la rose japonaise développée en l’honneur de Perriand par Kenji Kunieda, de la pépinière Wabara. « D’abord je vois les boutons de la rose, beiges et rosés. » nous dit Fillion. « Puis il y a une nouvelle image, celle de la rose qui se fane – sa texture poudrée, sèche. Ce que j’avais en tête pendant la création de ce parfum c’est ‘ vieillir  avec grâce ’. Charlotte n’a jamais caché son âge et n’a cessé d’embellir avec l’âge. Je suis comme hanté par sa présence, sa liberté et son courage. » Comme Perriand, cette rose est extrêmement spéciale. «  La couleur tire sur une sorte de greige, comme du laiton, puis du cuivre et de l’argent, » nous dit Fillion, « Ces tons métalliques évoquent les métaux qu’elle utilisait dans ses designs, ainsi que le froid – l’odeur craquante de la neige qu’elle aimait tant. Dans le parfum, les notes métalliques viennent du shiso, combiné aux notes aromatiques, fraîches et vives du vétiver. Le shiso apporte aussi cette idée du froid, de l’odeur de la neige. Au départ on sent la rose, mais ensuite ces notes laissent place au shiso; la complexité vient du fait que la rose devient presque une illusion. » L’aspect le plus intrigant du parfum est cet air délicat d’un exquis papier fait à la main. « Pour faire des recherches, Pernette, Jacques et moi sommes allés au Japon, » se remémore Fillion. « La rose Charlotte me rappelle le papier japonais, washi, et la senteur poudrée des roses fanées évoque l’odeur du papier – donc on retrouve ça, aussi. Et surtout, l’air de la montagne est dans la fragrance. Charlotte avait besoin de s’échapper dans les hauts sommets de ce monde. » 

Cereal magazine - Charlotte Perriand et Aesop

Cereal Volume 19

Une des périodes les plus riches de la vie créative de Perriand est arrivée dans les années 60, quand elle a dirigé l’équipe d’architectes en charge de la création des villages de montagne aux Arcs. Le projet était un chef d’oeuvre d’habitations préfabriquées. Le design radical, en porte-à-faux, des appartements maximisait la quantité de soleil dont pourrait profiter chaque appartement. Les appartements enlaçaient les pistes comme quelqu’un qui s’appuierait nonchalamment contre un arbre et, après de grosses chutes de neige, ils disparaissaient sous une couverture blanche. « Charlotte avait ce génie des petits espaces de vie, » d’après Pernette. « Elle avait calculé que chaque personne a besoin de 14m2. Ça n’a pas l’air de beaucoup mais, si tout était exécuté avec justesse et élégance, c’était parfait. » 

Perriand commença à construire son propre chalet dans la station de Méribel en 1960, même si le projet ne fut achevé qu’en 1978, faute de fonds. La maison est un régal pour les amateurs d’origami: un rabat en bois escamotable qui court du sol au plafond derrière le lit cache un fin rangement pour le linge; des écrans de papier en guise de rideaux coulissent avec aisance et se rejoignent parfaitement au milieu, tout en filtrant doucement le soleil; un miroir complexe dans la petite salle de bains japonaise dissimule des brosses à dents prosaïques, et une baignoire compacte et bleue marine juste assez grande pour y glisser deux personnes à la fois. Et partout, la vue sur les montagnes, pour embellir l’humeur.
« Charlotte adorait les pins qui l’entouraient à Méribel », explique Fillion. « Quand elle est revenue du Japon après la guerre, il lui fallait un endroit pour skier, pour marcher et explorer. Sa maison est encerclée par les arbres et le bois l’habite d’un bout à l’autre. Le bois est lui aussi dans la fragrance. J’ai tenté de faire ressentir à tout le monde ces sommets montagneux, cette pure qualité d’air qui ouvre les poumons et l’imagination. »

Marsha Meredith, la directrice de création d’Aésop, se souvient d’une après-midi mémorable à Paris, à discuter de l’évolution potentielle du parfum. Il était important de refléter le fait que Perriand portait toujours une fragrance de vétiver qui était à l’époque plus traditionnellement utilisée par les hommes. « Avec Pernette et Jacques, nous avons respiré dans le monde de Charlotte à travers son espace, ses meubles, ses images, dessins et objets trouvés », nous dit-elle. « Au cours de l’année suivante, nous nous sommes renseignés plus en profondeur, nous avons assisté à l’exposition à Paris et visité son chalet à Méribel, mais le coeur de notre intention n’a pas changé: une fragrance qui incarne la merveilleuse complexité et la modernité de Charlotte Perriand. » 

Essayer de retracer l’oeuvre de Perriand, c’est s’embarquer dans l’oeuvre qu’est sa propre vie. Fin 2019, et pour la première fois depuis son ouverture en 2014, la Fondation Louis Vuitton à Paris a dédié l’intégralité de son espace d’exposition à une seule designer: les chaises de Perriand, ses tables, lampes, constructions, tapis, canapés, cuisines, appartements, refuges de montagne, équipements d’exercices, salles de bains préfabriquées, tous y étaient.

 Il a longtemps été frustrant pour sa famille, ainsi que pour les admirateurs de son travail, que Charlotte soit poussée sur le côté par ses collaborateurs Le Corbusier, Jean Prouvé et Pierre Jeanneret. « C’est un devoir important pour nous de protéger Charlotte, bien que ce soit parfois épuisant », admet Pernette. « Je n’apprécie pas que l’on cite toujours son travail dans le même temps que celui des hommes. » Un parfait exemple est celui du célèbre fauteuil Grand Confort de Perriand. Une pièce iconique que l’on reconnaît instantanément, et qu’on attribue pourtant très souvent à Le Corbusier. L’intégration des tubes métalliques était à l’époque quelque chose de très radical, mais ça faisait partie de la vision de Perriand, qui pensait que si l’on utilisait dans la fabrication de meubles des matériaux de l’âge des machines, de grands designs pourraient être produits en masse et ainsi accessibles à tous. Ça ne s’est pas toujours fait comme ça, malheureusement. Mais, en cas de doute quant au confort d’un fauteuil construit à partir de tuyaux métalliques, on peut noter qu’un surveillant de l’exposition parisienne a dû réveiller un visiteur installé dans une chaise longue de Perriand, et qui s’était profondément endormi. 

Avant de quitter le chalet dans les montagnes de Perriand, j’ai vaporisé quelques gouttes de Rōzu du flacon de Pernette sur les pages mon carnet. Pendant mon long trajet de retour, j’ai essayé d’ « écouter le son du parfum, » comme le recommande Barnabé Fillion. Comme je relisais ce que m’avaient confié Pernette et Jacques à propos de la vision de Perriand, des effluves de shiso, de vétiver, de bois, de patchouli, de myrrhe, de rose, de papier, et d’épices s’échappèrent des pages. Mais alors que j’avais passé la journée au coin du feu de bois dans le chalet de Perriand, mes vêtements et cheveux étaient imprégnés de fumée de bois, qui ajoutait encore une note intense de brûlé au mélange – « Pourquoi est-ce que tu sens le feu de camp? » m’a demandé ma fille quand je suis rentré. Une fois que j’ai réussi à éliminer ma propre fragrance de feu de bois, ce Rōzu et ces mots à propos de Charlotte Perriand n’ont plus formé qu’un mot, qui était clair et puissant, et il parlait de neige, de grand air, d’originalité, de liberté et d’égalité. 

Eau de parfum Rozu par Aesop

Eau de Parfum Rōzu – Aesop

Cereal volume 19

Cereal Volume 19